Le Sortilège
Pour sa première exposition personnelle à la galerie, Bertrand Dezoteux présente un ensemble d’aquarelles et un nouveau film intitulé Le sortilège. Mêlant images animées et prises de vues réelles, le film déroule un épisode marquant de la vie de Rémi Pitoys. Il est moniteur d’auto-école et semble avoir été ensorcelé.
Vérifier les angles morts, hiérarchiser les informations qui nous parviennent, estimer la distance d’une voiture dans le rétroviseur tout en se persuadant que l’état de la route devant nous ne changera pas radicalement le temps de vérifier la circulation sur les côtés ou à l’arrière : passer le permis de conduire peut s’apparenter à une école de la perception. C’est aussi entrer dans un système de signes et une langue que chaque moniteur·ice transmet à sa manière, et dont on retiendra éventuellement certaines phrases qui oscillent entre l’instruction et le mantra. La langue d’un·e moniteur·ice exerce une forme d’influence qui apprend à percevoir la route, à se fondre
dans sa temporalité, ses rythmes, à évaluer les distances, à se situer dans ce réel médiatisé par les vitres et la vitesse de la voiture pour y établir une conduite. Pour restituer cette expérience qui constitue la toile de fond de son film Le sortilège, Bertrand Dezoteux nous fait naviguer entre des images en prise de vue réelle, des panneaux signalétiques générés par un modèle automatisé et un personnage de moniteur d’auto-école modélisé en images de synthèse. Évoluant dans une conception encodée du monde, ce moniteur est le seul personnage du film à apparaître sous les traits d’une image de synthèse.
Au cours du film, les panneaux signalétiques, les conseils de conduite et le code de la route vont se retrouver confrontés à une autre manière de se rapporter au réel : le sortilège. Ces sorts, ce sont ceux qui frappent un jour le moniteur d’auto-école, bouleversant ses perceptions et sa position dans le monde. Dans la sorcellerie, les lois de la causalité vacillent et la parole devient une guerre totale dans laquelle on est ensorcelé ou pas, sorcier ou désorceleur. Le débordement hors de la causalité que produit la sorcellerie s’exprime à travers les accrocs entre la prise de vue réelle et la modélisation, mais aussi entre la modélisation faite main et celle faite par IA. Qu’il s’agisse d’apprendre à interpréter les signes de la route pour céder le passage ou de recevoir un sortilège qui fait perdre la vue et la parole, dans les deux cas on encode, on constitue un message selon les règles d’un système d’expression. En se déclarant ensorcelé et en recourant à l’aide d’un guérisseur, on explique la série des malheurs par un système d’actes de langage et de forces tout aussi précis que celui du code de la route.
La Galerie Anne Barrault a bénéficié du soutien à un projet du Cnap pour cette exposition.
