Le droit et la question de l’Origine

L’illustration évoque cet épisode d’Enée le pieux qui, emportant son père infirme sur ses épaules, fuit la ville de Troie laissée à son terrible sort. Ce personnage mythique sera regardé par les Romains comme le fondateur de leur civilisation, née des douleurs de l’exil. Le propos est de donner une assise civilisationnelle à cette question de l’origine en interrogeant l’histoire du droit et des institutions, entendue largement. L’histoire n’est pas en effet simplement un ensemble de faits et d’événements saisis dans leur matérialité positive. Elle se présente comme un récit plus ou moins légendaire qui s’ordonne à un parti pris historiographique. C’est ce que met en évidence la grande épopée de Virgile. La force créatrice de l’imagination rejoint une volonté d’exalter cette romanité constituée autour des valeurs ancestrales, au moment où la Ville éternelle se prépare à devenir le centre d’un immense empire. Cette ambition de conjurer les périls d’une dissolution de l’identité romaine est d’autant plus remarquable qu’elle sera à l’arrière-plan de cette ample réflexion sur la « décadence des Romains », thème qui occupera longtemps l’esprit des Européens. L’histoire européenne est taraudée par cette tension qui surgit du rapprochement de ces deux formules quasiment proverbiales : d’un côté, tous les chemins mènent à Rome ; de l’autre, Rome n’est plus dans Rome.
Il n’est pas inutile de retracer l’origine de tel ou tel principe ou institution. Ab ovo ;
« à partir de l’oeuf » : ce sont ces mots que prononcent les Latins qui font ici référence à la naissance de la belle Hélène dont l’enlèvement déclenchera la guerre de Troie. Mais le tour de force, c’est de tenter de retrouver dans le traitement historiographique ou intellectuel réservé à la question de l’origine le signe révélateur d’un projet, d’une direction existentielle, d’une communauté d’intention. L’origine devient le foyer d’un volontarisme qui exige, pour produire tous ses effets normatifs dans l’ordre politique ou social, la formation d’une conscience de soi. Ce colloque jette ainsi une lumière sur cette conscience de soi que veut soutenir la théologie politique de l’ancienne France. Il propose en second lieu un regard sur ce basculement dans la modernité qui libère un espace pour l’affirmation d’une conscience individuelle et démocratique. Pris dans les rets d’une culture de l’immuable et de la fidélité à quelque figure tutélaire ou tourné vers une exigence d’autonomie et de garantie juridictionnelle, le droit n’est peut-être, au bout du compte, qu’une composition prospective autour de la question de l’origine.

Conférence proposée par Canal U, plus d’info sur le site de Canal U




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