Continuité et discontinuités ?

Je dois avouer que j’ai quelques difficultés à m’approprier les expressions « continuité éducative », « continuité pédagogique », voire  «  continuum éducatif » (même chose en plus « savant »). Dans un but souvent louable, il s’agit là d’un fourre tout dans lequel se mêlent, au gré des besoins, des considérations de lieux, de temps, d’outils, de processus pédagogiques et de processus d’apprentissage.

 Il me semble que, pour clarifier les choses il faut aussi s’intéresser à la notion contraire de discontinuités.

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La fonction est continue                              La fonction n’est pas continue (discontinuité en 1)

Une discontinuité correspond à une rupture dans le trait…et je fais grâce au lecteur de définitions moins géométriques et plus abstraites de la chose mais ces définitions ne contredisent en rien la vision que fournit le dessin.

En éducation, il n’en va pas du tout de même. Un exemple :

Partant du constat que : «  La situation actuelle creuse des inégalités. Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires et dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. »

Le plan mis en place par le ministère de l’Education pour «  la continuité éducative » a pour axe premier de « remédier à la fracture numérique pour maintenir le lien entre l’école de la République et tous les enfants dans tous les territoires ».

Constat criant de vérité, objectif plus que louable mais comment ne pas voir une discontinuité derrière tout cela.

Faire en sorte que, matériellement, l’action pédagogique continue dans le temps c’est-à-dire ne soit pas interrompue par la fermeture des lieux d’éducation est une chose, parler de continuité en est une autre.

Qui peut affirmer qu’il n’y a pas de discontinuité lorsque l’on passe d’une salle de classe avec la présence, l’interaction, l’ambiance, les codes…à une « classe à distance » et ce pour l’enseigné comme pour l’enseignant. Cette discontinuité n’est pas à occulter, bien au contraire car il faut s’y adapter et la rendre la moins déstabilisante possible : elle ne peut pas être gommée quel que soit l’outil physique ou pédagogique utilisé.

Des discontinuités éducatives :

Philippe Meirieu* l’a déjà dit avant moi : « En réfléchissant, du point de vue pédagogique, sur le thème des continuités éducatives, je me demande dans un premier temps s’il ne faut pas prendre le contre-pied des lieux communs dans ce domaine pour commencer par parler des discontinuités éducatives.

En effet, je crois que l’enfant a besoin de discontinuités éducatives; j’ai même le sentiment que ce sont ces discontinuités éducatives qui l’aident à se positionner et à se construire, à réfléchir et à progresser, car elles l’obligent à apprendre à jouer sur plusieurs registres ».

Cela amène deux remarques tout d’abord : « dans un premier temps » est une locution ici importante.

En effet, continuité et discontinuité peuvent ne pas s’exclure mais coexister et se compléter et l’image graphique donnée ci-dessus peut illustrer ce propos : la fonction du dessin de droite n’est pas continue sur l’intervalle sur lequel elle est dessinée mais pourtant elle est continue sur deux morceaux de l’intervalle, avant et après la discontinuité. En mathématiques, les fonctions qui ne sont continues sur aucun morceau sont un peu des monstres pour le commun des mortels et on ne peut pas les dessiner; en éducation ou en sociologie, des phénomènes ou processus qui ne seraient continus nulle part, seraient tout aussi monstrueux.

Avec pour seule valeur d’exemple et malgré mon aversion pour les micro-trottoirs, je fais part brièvement de mon expérience personnelle : je suis fils de « hussards de la République » et suis rentré à l’école en tant que fœtus pour ne la quitter qu’après une carrière d’enseignant. Heureusement qu’il y avait des discontinuités dans ma vie d’enfant, d’adolescent, de jeune adulte ; heureusement que je parlais le béarnais à la maison, heureusement que je jouais au rugby, que je faisais de la musique, que je faisais de la montagne, que j’allais à la pêche…

Pour illustrer cette alternance nécessaire de continuité et discontinuités, il suffit de distinguer les trois espaces – temps qui occupent l’essentiel de la vie d’un jeune.

La famille en premier lieu.

Tout le monde sait et dit que son rôle dans l’éducation est fondamental. Elle est le cadre des apprentissages premiers et elle est le cadre du développement affectif. On est là dans le « sentiment » (ou « les sentiments » et je ne fais pas seulement référence à l’amour), dans l’émotion. L’autorité qui semble naturelle est en général porteuse de sécurité. La famille accueille et elle transmet et sur ce « morceau » la continuité est réelle et indispensable.

Continuité de l’histoire familiale, continuité de la vie de génération en génération, continuité des rites (couchers, repas, fêtes…), continuité des relations. C’est la continuité qui permet de construire les racines qui vont elles mêmes permettre le développement. Toute discontinuité à l’intérieur de ce noyau peut être un traumatisme, peut affecter durablement la construction de l’individu.

L’école ensuite.

J’ai envie de citer Alain, le philosophe un peu oublié : « l’école fait contraste au contraire avec la famille et ce contraste même réveille l’enfant de ce sommeil biologique et de cet instinct familial qui se referme sur lui même ». Le propos « Qu’est-ce que l’école ? » a cent ans et l’école a changé.

C’est vrai et alors ? Jean Macé a fondé la Ligue de l’Enseignement il y a plus de 150 ans en constatant, affecté qu’il était par l’élection d’un dictateur, que l’obtention du droit de vote ne suffit pas à faire un citoyen ; cela est toujours vrai et mérite éducation.

L’école est le lieu du savoir et plus celui du ressenti, elle est l’espace de la vérité et plus celui de la croyance, elle est le temps de la construction et plus celui de la découverte aléatoire.

La découverte doit exister bien sûr mais elle est pour une grande part voulue et proposée. L’autorité est une autorité d’expert. La bienveillance y a toute sa place, l’amour non.

On est là dans la raison. Il y a une vraie discontinuité avec la famille bien sûr, mais elle est formatrice.

C’est elle qui va permettre un regard nouveau, un recul. C’est elle qui va rendre nécessaire l’autonomie pour penser et pour faire. C’est elle qui va permettre les choix véritables en rupture ou pas avec les habitudes et visées familiales. C’est elle encore qui va permettre que des langues et des cultures différentes à l’école et la famille soient sources d’enrichissement plus que de difficultés.

Pour en revenir à Jean Macé, le vote pour le brexit, le vote Trump, le vote d’extrême droite est une affaire de « sentiments » souvent liés à l’histoire familiale. La rupture proposée par l’école est à ce niveau l’introduction de la rationalité et elle seule peut changer la donne. J’ai pris l’exemple du vote, j’aurais pu être plus actuel encore avec celui des fake news ou de toute autre croyance.

Mais, à l’intérieur de « morceau-là », la continuité est toute aussi nécessaire que dans l’autre. Cela ne viendrait à personne de nier la progressivité des apprentissages : continuité dans la construction des savoirs, continuité dans les processus d’apprentissage…

Les copains, enfin.

J’entends par là les groupes de jeunes, les groupes qui leur font expérimenter le vivre ensemble.

Cela peut être dans le cadre d’une association (club sportif, troupe de théâtre, orchestre…) ou moins structuré (rue, quartier, centre d’intérêt commun, réseaux sociaux…). C’est le lieu où le jeune peut-être lui même et ou il apprend les autres et des autres ; c’est l’espace du collectif et c’est également le temps des choix individuels. L’autorité des adultes ou des pairs est seulement fondée sur des compétences spécifiques. C’est l’endroit de l’écoute, du rapport d’égal à égal, de l’action, du plaisir, de la liberté aussi et de l’engagement. C’est le moment de l’empathie.

Cet espace-temps là prend tout son sens par la discontinuité. Ce n’est pas le père, la mère ou le professeur qui doivent dicter les choix et l’implication.

J’enfonce là des portes ouvertes. Que vous soyez enseignant, parent, éducateur…vous avez en tête les cas de gamins qui ont des comportements complètement différents dans les trois espaces temps décrits : réunion parent- prof ou les parents découvrent un autre enfant que celui qu’ils ont à la maison ; terrain de sports où le jeune plutôt introverti se comporte en leader, jeune fille qui change de tenue avant de passer la porte du lycée…Et si vous interrogez des adolescents ils vous diront combien ces ailleurs leur sont nécessaires et émancipateurs.

Complémentarité et cohérence :

Si, comme on vient de le voir, il n’y a pas, ne peut pas y avoir et ne doit pas y avoir continuité entre les trois espaces décrits, il est par contre préférable qu’il y ait complémentarité pour favoriser une construction harmonieuse de l’adulte et du citoyen.

Je n’ai nulle envie de jeter les projets éducatifs de territoire (PEDT) avec l’eau de la continuité. En effet la cohérence est à construire, par tous les acteurs, chacun dans son rôle, chacun avec ses compétences, chacun dans le respect de l’autre et un projet commun est alors un élément grandement facilitateur comme des valeurs communes sont des conditions indispensables.

Par contre, je crains que l’emploi de continuité à la place de complémentarité ou de cohérence et de discontinuités à la place d’inégalités ou d’incohérences ne masque les problèmes de plus en plus évidents d’inégalités et d’incohérences qu’il convient de résoudre.

* Philippe Meirieu est conférencier et professeur émérite des universités en sciences de l’éducation

Dernière modification le lundi, 14 mars 2022

Article paru en premier sur Educavox, retrouvez toutes les infos sur le site Educavox




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