« Comme un fleuve qui déborde »

« Comme un fleuve qui déborde »

Vingt-quatre artistes avec Jean-Luc Parant. Vingt-quatre artistes comme les vingt-quatre heures d’un jour et d’une nuit, c’est-à-dire d’un tour complet de la terre sur elle-même devant le soleil, dans le grand mouvement des étoiles et des planètes. C’est qu’il faut bien vingt-quatre artistes pour que l’art déborde comme un fleuve sortant de son lit, dans le grand chamboulement cosmogonique du Bout des Bordes, cette revue initiée en 1975 par Jean-Luc Parant.

Le Bout des Bordes c’était alors – et c’est toujours –, pour Jean-Luc Parant, réaliser un journal de bord de son propre travail avec l’idée de donner des nouvelles d’un bout du monde où il s’était installé et replié, mais où le lien avec d’autres artistes et écrivains dépliait les regards et multipliait les pages. Le Bout des Bordes a enflé avec le temps, ses numéros se sont succédé, cette revue a accompagné Jean-Luc Parant dans son parcours de rencontres et d’amitiés : il a pris la mesure du temps d’une vie, débordant sans cesse. Et le voilà maintenant si dense qu’il sort du livre, ce drôle de nom de lieu-dit (« cap de las bordes », c’est-à-dire « le bout des fermes ») – ou de royaume –, pour échapper au lieu de sa naissance et trouver son extension provisoire dans l’espace Topographie de l’art – encore un nom de lieu qui sonne comme une carte de géographie possible du vaste territoire formé par tous les artistes qui viennent ici poser leurs traces.

Ainsi vingt-quatre artistes du Bout des Bordes n°15 – quel regret de ne pas avoir pu faire participer à ce projet tous les artistes de la revue (ils sont 280) ! – ont débordé du livre comme un fleuve en crue pour s’étendre sur les murs de ce lieu de connexions et de partage, comme jadis les tableaux en relief de Jean-Luc Parant ont cessé d’être accrochés au mur tant ils avaient débordé de leur support pour devenir des volumes, des boules en somme. Topographie de l’art comme lieu de partage, puisque dans cet endroit ne prennent forme que des expositions collectives. Le Bout des Bordes comme espace de l’échange, c’était d’ailleurs ce thème – l’échange – que Jean-Luc Parant et moi-même avions proposé aux différents participants de la revue quand ce numéro 15, pourtant récemment paru, a commencé à se construire il y a une dizaine d’années. Car il y a bien une histoire de don et de contre-don dans cette aventure : « tu me donnes un texte ou une image », dit Jean-Luc Parant, « et je te ferai entrer dans un livre qui sera une œuvre, un tissage de liens entre tous les artistes comme toi que j’aime ». Un livre ramifié comme une chapelle laïque où l’on trouverait, accrochés aux murs, des ex-voto de temps très anciens : contre-dons des souhaits les plus intimement exprimés. « Donne-moi un texte ou une image de toi quand tu es le plus vivant ou la plus vivante, quand tu débordes de toi-même sur ta feuille de papier, sur ta toile, sur ton écran, sur ton mur… quand tu fais un vœu, quand ton cœur s’épanche, quand tu es heureux d’être là », dit Jean-Luc Parant, « et j’accrocherai ton œuvre dans mon précieux panthéon. »

Mais il ne s’agit pas de la volonté d’un seul homme, d’un seul artiste. Il s’agit de la volonté de former un « nous » qui n’oublie personne. Comment faire exister ce collectif à travers soi
? Comment mettre en commun les puissances créatrices qui muent les artistes et les font se rencontrer quelquefois ? J’ai dit à Jean-Luc : « Avec Le Bout des Bordes tu fais une monographie sur ton travail, mais celui-ci vu par les autres. » On pourrait croire, par les hommages qui lui sont parfois rendus, que Jean-Luc Parant absorbe ce collectif en lui. Mais non. C’est la danse universelle des mains qui écrivent et qui peignent, et des yeux qui s’ouvrent et se ferment, qui agite et interpelle tous les participants de la revue. Dans ses textes, Jean-Luc Parant fait sans cesse alterner le « je » et le « nous ». Je ne vois pas mes yeux, mais nous voyons. Est-ce ainsi qu’il faut voir Le Bout des Bordes ? Comme la recherche d’un aveugle qui s’explore lui- même, et qui trouve sur son chemin une constellation de regards qui l’éclairent ? Et les regards se répondent entre eux, chacun étant un peu familier des autres. un film de l’iranien Abbas Kiarostami. Et sentir dans ce travail commun le mouvement et le débordement permanents de la jeunesse, comme ceux d’une foule d’enfants sortant d’une école à l’heure d’une récréation contée par le cinéaste.

Faire participer sa famille, comme un débordement de soi. Faire participer ses amis, comme un débordement de sa famille. Faire participer les amis de ses amis, comme un débordement de l’amitié. Déborder à pleins bords, comme le ciel déborde à l’horizon, et se dire que, même avec plus de six cents pages, Le Bout des Bordes n’a pas fini de s’épancher. Qu’il faudrait quelques centaines de pages supplémentaires pour que le fourmillement reste toujours vif, pour que le fleuve – panoramique – continue de gronder. Un Bout des Bordes prochain prolongera donc le numéro 15, formant une suite sans fin. Jean-Luc Parant dit qu’il ne trace qu’une seule phrase depuis qu’il écrit, qu’il ne réalise qu’un seul livre depuis qu’il publie, qu’il ne modèle qu’une seule boule depuis qu’il les amoncelle par milliers. Le Bout des Bordes se projette toujours, lui aussi, vers sa propre extension, du plus proche au plus lointain.

par Kristell Loquet

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